La pornographie, un sujet d étude comme un autre ?
Auteur: Paloma Soria
Date: 11/02/16
La pornographie, un sujet d étude comme un autre ?

François-Ronan Dubois est agrégé de Lettres modernes, doctorant en Littérature française et enseigne à l’université de Grenoble. Ses travaux portent notamment sur l’audiovisuel contemporain, du cinéma d’animation aux séries télé en passant la pornographie, sujet de son dernier ouvrage, Introduction aux porn studies, paru en 2014. Empreintes Digitales a posé quelques questions à François-Ronan Dubois sur le porno en tant que format audiovisuel, sur la représentation de la sexualité dans le porno et la possibilité d'un porno féministe.

 

 

 

Porn studies

 

Le terme ne vous dit peut-être rien, mais il est très probable que vous ayez au moins une fois tapé le mot “porn” dans un moteur de recherche. C’est du moins ce qu’affirme l’Ifop dans une étude récente. Oui, car ce ne sont pas moins de 60% des Français qui ont déjà surfé sur un site pornographique et 39% des Français consommateurs de pornographie en consultent au moins une fois par mois. Le terme “porn” n’est pas le plus populaire parmi les requêtes des Français, cependant, devancé par le mot “sex” — clair, net et précis. Dans le monde, ce sont en tout plus de 25 000 personnes qui, chaque seconde, visionnent un film pornographique. Des statistiques éloquentes, des bandes passantes fort sollicitées, un format audiovisuel qui a su trouver son public : voilà qui aurait pu susciter l’intérêt des sociologues depuis longtemps.

 

Pourtant, la pornographie a été laissée à l’écart du champ d’étude des sciences sociales jusque récemment. Ce sont les années 1990 qui marquent la naissance de ce nouveau courant de la sociologie. Avec les porn studies, la recherche admet désormais que la pornographie est plus qu’un tabou existant par soubresauts dans l’intimité des murs d’une chambre, plus qu’un mot clé que l’on s’applique à faire disparaître de l’historique de son moteur de recherche, que la pornographie relève du fait de société. En 1994, la chercheuse Linda Williams, à la tête du département “Film Studies” de Berkeley, est la première à étudier la pornographie en tant que produit culturel.

 

En France, certains chercheurs ouvrent à leur tour la voie. Ainsi, en 2013, Mathieu Trachman publie Le travail pornographique: Enquête sur la production de fantasmes, ouvrage qui s’attache à étudier le secteur de la production pornographique française, du métier de réalisateur à celui d’acteur. En 2014 parait Le discours pornographique de Marie-Anne Paveau, chercheuse spécialisée dans l’analyse du langage et du discours.

 

Au bonheur des dames

 

Le sujet provoque à vrai dire des questionnements de la part du milieu de la pornographie lui-même. Ainsi, on doit à Ovidie, ancienne actrice et aujourd’hui réalisatrice de films pornographiques, le documentaire A quoi rêvent les jeunes filles, sorti en juin dernier. Banalisation de la pornographie, sexualisation du corps féminin dans les médias : Ovidie dépeint une société post-Internet où les jeunes filles et jeunes femmes de la génération Y sont régulièrement exposées à des images à caractère sexuel et où la libération sexuelle acquise dans les années 1970 aurait lentement dévié en pression sociale de la performance.

 

 

[Le documentaire "A quoi rêvent les jeunes filles" est disponible dans son intégralité sur Youtube (déconseillé aux moins de 18 ans). Voir le lien ci-dessus.]

Alors, la pornographie véhicule-t-elle des stéréotypes, impose-t-elle des normes qui enferment la sexualité dans des cases comme l’affirme Ovidie ? Les gender studies nous ont permis de comprendre que le féminin et le masculin sont le résultat d’une construction sociale. La pornographie modifie-t-elle nos attentes vis-à-vis du comportement sexuel de chacun ?Ou au contraire retranscrit-elle simplement la façon dont nous concevons le rôle des hommes et des femmes dans la société ?

 


 

Entretien

 

P.S. François-Ronan Dubois, vous consacrez vos travaux à l’audiovisuel contemporain. Votre approche ne marque pas particulièrement de distinction entre les formes audiovisuelles grand public et la pornographie. Doit-on en déduire que la pornographie s’est complètement démocratisée, qu’elle est devenue “mainstream” ?

 

F.-R.D. Oui, on peut parler de démocratisation de la pornographie, pour des raisons à la fois juridiques, techniques et morales. Et c’est la légalisation partielle de la pornographie, en fonction de l’âge du public, qui l’a progressivement rendue plus accessible dans le monde occidental principalement. Le développement de techniques matérielles de diffusion, d’abord l’imprimerie de masse pour les magazines, puis les VHS pour les produits audiovisuels et enfin Internet, en a facilité la diffusion. Une relative libéralisation morale n’a pas été étrangère non plus à cette démocratisation. Parallèlement, la facilité croissante, d’un point de vue technologique, d’enregistrer des images fixes ou mouvantes, d’une part, et de diffuser des textes, d’autre part, a aussi démocratisé la production de pornographie par les amateurs.

 

P.S. Qu’en est-il des interactions entre genre et pornographie ? Est-ce la pornographie qui nous amène à percevoir notre identité sexuelle et celle des autres d’une certaine façon ? La pornographie est-elle ce qui alimente notre perception du genre ou se nourrit-elle plutôt de conceptions préalables ? Pour le dire plus simplement : la pornographie, cause ou conséquence ?

 

F.-R.D. L’interaction entre stéréotypes de genre et pornographie, du point de vue de l’efficacité, est difficile à évaluer. De manière générale, il n’existe aucune étude sérieuse qui permette de décrire valablement les effets de la pornographie sur tel ou tel comportement social : par exemple, personne n’a jamais prouvé que la pornographie influait sur les comportements sexuels de ceux qui en consommaient, ni de quelle manière. En revanche, il est bien documenté qu’une partie des documents pornographiques reproduisent les stéréotypes de genre, dans la représentation de chaque genre et dans celles de leurs interactions. Plus largement, la pornographie est dominée par l’hétéro-sexisme et la plupart des matériaux sont développés pour des hommes hétérosexuels blancs de classe moyenne.

 

P.S. Le second chapitre de votre livre, intitulé « Au cœur de l’ouvrage », explique que l’étude de la pornographie en tant qu’objet culturel est née dans le milieu féministe pro-sexe des années 1970. Comment analysez-vous l’articulation entre, d’un côté, un féminisme qui considère la pornographie comme une représentation aliénante des femmes, comme une des expressions de la domination patriarcale, et d’un autre côté un féminisme qui voit dans la pornographie un espace de liberté nouvelle pour les femmes ? Comment ces deux courants qui visent le même objectif, l’émancipation des femmes, ont-ils pu développer deux théories si opposées ?

 

F.-R.D. Il faut bien garder à l’esprit que toute réception de la pornographie implique la mobilisation de stéréotypes de genre préalables, qui assurent la lisibilité de la représentation sexuelle. En d’autres termes, aucun spectateur, aucune spectatrice d’un document pornographique ne l’aborde sans une certaine idée des genres, de leurs propriétés et de leurs rapports, que le document vient conforter, modifier ou contrarier. C’est dans ce sens-là que l’on peut dire qu’une partie de la pornographie peut renforcer des stéréotypes de genre : elle n’en crée pas elle-même à proprement parler, puisqu’ils sont des productions complexes multifactorielles de la société.

 

P.S. Peut-on réellement avancer l’idée selon laquelle la pornographie a une influence directe sur les comportements sexuels ? Et si oui, au vu des statistiques qui indiquent que ⅔ des consommateurs de pornographie sont des hommes, cette influence est-elle plus marquée sur les hommes que sur les femmes ?

 

F.-R.D. Il n’y a pas une seule pornographie, il y a des pornographies, qui se distinguent par leur contenu, leurs caractéristiques techniques, leurs méthodes de production, le traitement des participants, leurs modes de diffusion, leur public, etc. Parler de la pornographie comme d’un ensemble indivis est extrêmement dangereuxfausse l’analyse et conduit à développer un discours réactionnaire oppressant, qu’il soit d’inspiration judéo-chrétienne ou féministe anti-sexe. Toute discussion sur la pornographie, y compris morale, devrait s’appuyer sur des exemples et sur l’analyse de documents précis, afin de bien distinguer les pratiques progressistes, comme la pornographie féministe, les pratiques qui ont leurs propres règles, comme le BDSM, du mainstream.

 

P.S. La pornographie en tant qu’objet culturel semble avoir construit son propre système de valeurs : porno hétéro contre porno gay, actrices hétérosexuelles qui tournent dans du porno lesbien destiné aux hommes, porno féministe marginalisé, vocabulaire spécifique (notamment les “tags” comme "teen", "ebony" etc.) qui passe dans le langage courant, standard de l'épilation intégrale… etc. Quelles sont les conséquences des normes représentées par la pornographie sur notre sexualité et notre rapport aux autres ?

 

F.-R.D. Comme les stéréotypes de genre, les comportements sexuels sont des productions sociales aux facteurs multiples. Les rapports de causalité avec la pornographie seraient très complexes à démontrer et ne l’ont jamais été. Il faut bien concevoir que la pornographie, pour être une représentation sexuelle explicite, n’en est pas une prescription sexuelle : des consommateurs peuvent chercher à observer dans la pornographie des pratiques qu’ils ne désirent pas reproduire et, inversement, avoir des pratiques dont ils ne cherchent pas la représentation. La pornographie peut également être le support d’une pratique solitaire ou collective, c’est-à-dire être un comportement sexuel à part entière (voir les travaux d’Alan McKee). Enfin, certains comportements sexuels ne se trouvent exemplifiés que dans la pornographie, par exemple l’usage des termes “pussy” pour la désignation de l’anus des partenaires passifs dans certains documents pornographiques gays d’univers dominant/soumis, comme le souligne Marie-Anne Paveau, à partir d’Arnold Zwicky, dans son récent ouvrage.

 

P.S. Les normes et plus globalement l’éthique semblent omniprésentes autant dans la pornographie que dans les porn studies. On aurait presque l’impression, en fin de compte, que la pornographie et les porn studies sont prises dans une redéfinition permanente des frontières entre bien et mal en matière de sexualité, entre ce qui est socialement acceptable et ce qui est tabou ou considéré comme sale, dégradant. Mais quelle est vraiment la place de la morale dans le porno ? Faut-il se défaire de toute morale pour parvenir à étudier la pornographie ?

 

F.-R.D. En supposant même que la pornographie modifie les comportements sexuels, il faudrait encore montrer en quoi cette modification serait mal et en quoi il ne serait pas souhaitable que les comportements sexuels soient plus variés. C’est par exemple sur le principe moral que le plaisir est une chose positive, que le plaisir s’obtient grâce à une connaissance sexuelle et que la connaissance sexuelle passe par l’exemple autant que par l’expérience personnelle, que certaines pornographes féministes pratiquent une pornographie qui est aussi un outil d’éducation sexuelle ou même que certains pornographes plus mainstream produisent des vidéos qui illustrent les différentes positions du Kama Sutra ou comprennent des conseils pour la masturbation individuelle.

Introduction aux porn studies de François-Ronan Dubois, Les Impressions Nouvelles, 2014.

 


 

Plus de statistiques :

Les goûts et les usages des français en matière de pornographie… enquête sur la consommation de films x sur internet, enquête Ifop, avril 2014.

http://www.ifop.com/?id=2603&option=com_publication&type=poll